Des abeilles et des hommes

▴ Entretien avec Hafid Jouhri

[2018] Au fond du potager 1000 semences-Ceuppens situé entre le WIELS et le BRASS, une société tout entière s’agite, travaille, se reproduit. Lorsqu’Hafid Jouhri s’approche, les abeilles le reconnaissent. Hafid est l’apiculteur du quartier. Si vous ne l’avez encore jamais croisé, il sera à pied d’œuvre dans son stand lors du festival Forest Sounds le 1er septembre : ce festival n’a pas pour seule caractéristique d’être une délirante explosion musicale au cœur du parc de Forest, il s’attarde également, à travers diverses animations et ateliers, sur la question de la protection de la nature. Micro tendu à Hafid, qui nous raconte comment il a été amené à inscrire l’apiculture dans son travail de rue.

Quel est ton métier au départ ?

Je suis travailleur social de rue pour la commune de Forest. C’est-à-dire que j’accompagne des jeunes, j’aide à leur insertion lorsqu’ils sont en décrochage. Par exemple, ils ont accumulé une série d’échecs à l’école, il faut trouver une alternative. Une de mes missions alors, c’est de travailler avec le jeune sur le savoir-être, l’attitude, le rapport à la norme, à l’autorité. Il y a beaucoup de jeunes qui n’arrivent pas à verbaliser leurs demandes, leurs envies. Nous, éducateurs de rue, nous sommes en quelque sorte des guichets sur le terrain, des guichets à l’envers : c’est nous qui allons vers eux.

 

Comment as-tu été amené à travailler au potager ?

Le potager, c’est un lieu qui était fort squatté par les jeunes il y a quelques années. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces jeunes aiment la terre. Ça les touche, ça les interpelle. J’ai appris les techniques de jardinage, de bouturage, et avec des jeunes, on a commencé par faire des missions de nettoyage rémunérées au potager : on a enlevé ensemble les renouées du Japon, les plantes invasives. C’est là que l’apiculture m’est tombée sur la tête.

 

…t’est tombée sur la tête ?

En 2012-2013, la Maison de Jeunes a fait appel à un apiculteur, Arthur, qui a posé des ruches dans le jardin. Un jour, les jeunes ont retourné les ruches. Ils ne connaissent rien de cet insecte. Moi-même je n’en connaissais pas plus. Ils voyaient dans l’abeille un insecte dangereux, hostile. Je leur ai dit : « Au contraire ! Il faut sauver les abeilles. Dans toutes les cultures, y compris dans le Coran, l’abeille est célébrée, elle est synonyme de prospérité, etc. ». Leur regard a changé et je leur ai proposé qu’on fasse quelque chose avec les ruches. Je savais que ce serait un bon outil d’accroche, qui a du sens. Moi-même, j’étais piqué par la curiosité. J’ai suivi une formation, et c’est comme ça que ça a démarré.

Je dis souvent aux enfants : « Tu es prêt à partager, à donner ton GSM ? L’abeille, elle, est prête à donner sa vie.”

Pourquoi pensais-tu que ça les attirerait tant ?

Je suis éducateur depuis vingt ans. Dans ce domaine, il y a souvent des actions redondantes, qui versent dans la consommation, l’assistanat… Des tournois de foot, des fêtes de quartier, du ping-pong ; ça a du sens, bien sûr, mais ponctuellement. L’apiculture, pour moi, est vraiment intéressante dans ce contexte parce que les abeilles sont un modèle de société. Rapidement, j’ai vu que cette société pouvait nous transmettre énormément d’enseignements : dans la vie, la citoyenneté, l’esprit de solidarité, l’entraide, le travail. Le désordre n’a pas sa place à l’intérieur de la ruche. Il faut noter que le monde des abeilles est la meilleure démocratie qui existe. Ce sont elles qui élisent leur reine. Leur organisation est proche du communisme, en fait !

 

Aujourd’hui, tu continues à faire découvrir les ruches aux jeunes du quartier et aux enfants des écoles…

Au potager, aujourd’hui, il y a six ou sept ruches. Je fais des initiations à l’apiculture auprès d’enfants parfois tout petits ! Pour le volet 18-25 ans, j’ai inscrit le projet dans un processus où les jeunes participent à toutes les étapes : ça va de la fabrication des ruches – un atelier menuiserie que nous menons à l’asbl Convivial – à la mise en pot du miel, en passant par l’extraction et les visites hebdomadaires. Un jour, le responsable coordinateur m’a dit à propos de la fabrication des ruches : « Hafid, je n’ai jamais vu un tel engouement de la part des jeunes ». Bien sûr ! car ils avaient compris à quoi les ruches allaient servir, et pourquoi les abeilles sont indispensables.

À noter : Hafid Jouhri sera l’un des protagonistes de “Mémoire Active” qui démarrera le 15 novembre au BRASS : Cette exposition confrontera le passé industriel du BRASS avec ce qu’est devenu le quartier aujourd’hui : ses habitants, ses mouvements citoyens, sa dimension multiculturelle…