Mémoire vive

Rencontre avec Edouard Soukiassian, ancien ouvrier de la brasserie

C’est un samedi après-midi d’octobre. Edouard Soukiassian a enfilé son costume trois pièces, il attend seize heures pour « entrer en scène ». Dans le cadre de BRIK, une exposition qui s’est déroulée en octobre au BRASS autour de la thématique des « villes discrètes », ce Forestois d’origine arménienne a été invité à partager avec des inconnus – pour la plupart des voisins – ses souvenirs d’habitant du quartier et de travailleur à la brasserie (devenue le BRASS et WIELS depuis lors).

La visite débute salle des machines. Une quinzaine de personnes, tout ouïe. Edouard se lance avec énergie dans le récit de son passé dans ce bâtiment, comme s’il avait un quart de siècle de moins. Il a apporté des document anciens, y compris une gravure (une vue de la brasserie Wielemans-Ceuppens en 1861) qui lui a été offerte pour ses vingt ans de service.

 

Né en 1934, Edouard a été ouvrier à la brasserie de 1961 jusqu’à la fermeture en 1988. « Carrossier et délégué syndical (comité sécurité et hygiène) ! » clame-t-il avec fierté. Il ajoute « Et secouriste. J’ai passé mon examen pour les cas où il y aurait des gens trop saouls, pour les réanimer, tout ça. »
– « Trop saouls !?
– Oui ! Saouls ! Par la boisson!
– Parce que les gens qui travaillaient ici buvaient la bière qu’ils brassaient ?
– Certains chauffeurs de remorques et semi-remorques, quand ils revenaient de leur tournée de livraisons, ils garaient le véhicule devant la grille, ouvraient la porte du camion et paf, ils tombaient. »

 

Sa carrière de carrossier, Edouard la doit à une sorte de conseiller d’orientation des années 1940, qui, alors qu’il était placé dans un centre pour délinquants en Flandre, avait jugé que la vocation du garçon, du fait de sa violence et de sa force, consisterait à taper : «Démolisseur, voilà ce que tu feras comme métier. Dans démolisseur, il y avait la carrosserie – taper sur la tôle.» Edouard ne regrette en rien cette trajectoire : « Des véhicules arrivaient défoncés, je les remontais et les remettais… C’est un métier sensationnel. »

Un peu plus tard, la performance d’Edouard Soukassian est terminée, ses auditeurs se sont dispersés, l’ancien carrossier goûte à une bière de Wuppertal dans la salle des cuves. Nous sommes en plein vernissage de l’exposition BRIK. Un visiteur habitué du BRASS se fait prendre en photo aux côtés d’Edouard, comme on se fait photographier en présence d’une star.

“La brasserie avait beaucoup de terrain dans la commune, beaucoup d’appartements, de maisons. Moi j’habitais rue de Mérode. Quand on signait le bail, on s’engageait à boire la bière de la brasserie.”

Le soir – cette journée-événement se termine par un concert – Edouard réapparaît à l’entrée du BRASS. Il a quitté son costume trois pièces pour une tenue plus sport. Il s’installe sur un banc, qu’il ne quittera pas jusqu’à la fin de la soirée, et écoute attentivement « la musique qui se fait aujourd’hui ». Il regrette tout de même un peu le monumental bar de jadis (celui de la brasserie), et, montrant le bar actuel du coin de l’oeil, taquine le barman : « il manque la moitié” [du bar].

 

On lui demande :
– « Ça ne vous fait pas bizarre, du haut de vos 84 ans, d’écouter du rock allemand dans la brasserie à laquelle vous avez consacré votre vie ?
Il répond simplement :
– Je suis content. »

Quelques mois plus tôt, Soukiassian avait fait une fulgurante apparition au deuxième étage du BRASS. Il était fermement décidé à faire partager, par une exposition ou autre, ce qu’il lui restait de « sa brasserie » : quelques objets, photographies, et beaucoup de souvenirs. « Il y a une partie de moi, ici, messieurs dames. »

 

Affaire à suivre…

E. Soukiassian à la brasserie Wielemans-Ceuppens un jour de Saint-Nicolas. Sous le costume du Saint se cache le chauffeur des cadres de la brasserie.